Pensées & Opinions

Un blog à l'ancienne, quoi.

Idées, opinions, perspectives, des articles de blog sur tout ce qui m’intéresse.

Si vous ne lisez que quelques livres en 2024, lisez ceux-là.

Si vous ne lisez que quelques livres en 2024, lisez ceux-là.

 « Celui qui ne lit pas aura vécu une seule vie. Celui qui lit aura vécu 5000 ans. La lecture est une immortalité en sens inverse. »

— Umberto Eco

2024 ne promet rien de mieux que la complexité et la même accélération que chaque année avant elle. Peut-être sera-t-elle meilleure, peut-être sera-t-elle pire. Plus de la moitié du monde va voter pour élire de nouveaux leaders. La montée de l’extrême droite dans les démocraties occidentales est inquiétante. Qui sera choisi ? Des conflits sont latents, lesquels vont exploser ? La seule chose sûre est l’incertitude des temps à venir.

Que peut-on y faire ? Peut-on s’y préparer ?

La lecture est un investissement sur soi, quelle que soit sa forme : fiction, non-fiction, savoir-faire, développement personnel, classiques, biographies. Ces livres sont un moyen d’apprendre ce qui est arrivé dans le passé, ce qui risque de se reproduire. Ils aident à clarifier la pensée, à être plus ouvert, à prendre plus de perspective. Ils sont une tradition perpétuée depuis des milliers d’années, jusqu’à nos jours, fruit de nombreuses heures de travail et de pensée sur des sujets difficiles. Pourquoi faire l’impasse sur tant de sagesse ?

En gardant ceci en tête, voici quelques livres – quelques-uns récents, d’autres plus anciens – qui vous aideront à traverser 2024, à atteindre vos objectifs et à vivre une vie meilleure.

Non fiction

Atomic Habits de James Clear (Un Rien peu tout changer)

Si l’on excepte la version française du titre, discutable, ce livre est une vraie pépite. L’auteur décrit la formation des habitudes, comment se débarrasser des mauvaises et comment en créer de nouvelles pour atteindre les objectifs que l’on se fixe. Dans le monde chaotique qui se développe, il est intéressant de développer de bonnes habitudes. Ici, le mot « atomique » est judicieux : il évoque à la fois la plus petite unité sur laquelle se concentrer pour développer ces bonnes habitudes, mais aussi le fait que cela peut déclencher une réaction en chaîne qui peut mener à de grands changements.

Je l’ai lu en août 2019, et pourtant j’ai encore en tête les concepts développés par James Clear. Pour moi, c’est le signe d’un grand livre.

Méditations de Marc Aurèle

J’ai découvert les idées des stoïciens il y a quelques années, au travers de ces pensées qui ont traversé les millénaires. Ici, il convient de choisir une bonne traduction (évitez les exemplaires à l’origine douteuse qui fleurissent en ebook), et l’on peut trouver des versions commentées intéressantes.

L’un des concepts de base m’a beaucoup aidé à traverser les difficultés ces dernières années. C’est l’idée que l’on devrait se préoccuper que de ce qui est dans notre sphère de contrôle : si l’on ne peut absolument rien faire à propos d’un problème, alors pourquoi porter le fardeau de s’en inquiéter ?

Le livre a longtemps trainé dans mon sac ; j’y reviens souvent piquer des passages ou relire les notes que j’ai laissées en marge.

Four Thousands Weeks de Oliver Burkeman

L’auteur utilise un concept intéressant : en moyenne, l’espérance de vie d’un être humain peut être ramenée à 4000 semaines. Partant de là, Burkeman remet en question les méthodes traditionnelles de gestion du temps, en soulignant l’importance d’accepter nos limitations et la brièveté de la vie, symbolisée par ces 4000 semaines. Il propose de se concentrer sur ce qui est vraiment significatif, en abandonnant l’illusion de pouvoir tout faire pour vivre une vie plus riche et plus satisfaisante.

Deep Work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions de Cal Newport

La capacité de se concentrer profondément sans distraction sur des tâches exigeantes cognitivement est essentielle pour exceller. Newport présente des stratégies pour cultiver cette compétence rare et précieuse, en proposant un changement dans les habitudes et des façons de penser qui permettent de favoriser ces moments de travail profond.

The War of Art de Steven Pressfield

Je relis ce (petit) livre à chaque fois que je me lance dans un nouveau projet (d’écriture ou autre). Pressfield décrit la lutte quotidienne contre une entité qu’il nomme la Résistance (notez le R majuscule), et qui nous empêche de réaliser ce que l’on veut (créer). C’est cette voix multiforme — « Demain ! Tu commenceras demain. », « Tu n’es pas au niveau, ce n’est pas pour toi. » — qui peut se cacher sous bien d’autres aspects de la vie, de manière quotidienne, et qui vous empêche d’avancer.

À chaque lecture, Pressfield m’aide à en prendre conscience, à la reconnaître, à l’ignorer.

Fiction

Les oiseaux du temps de Amal El-Mohtar

Bleu et Rouge s’affrontent dans une guerre temporelle. Malgré le fait qu’ils sont ennemis, ils s’engagent dans une correspondance interdite qui traverse les âges et les lieux. À la fois poétique et précis, ce cours récit a provoqué beaucoup d’émotions. Il y a un aspect philosophique à la transformation et la fluidité des deux personnages à travers le temps et l’espace, et c’est mystérieusement troublant et intéressant.

Journal d’un Assasynth de Martha Wells

Depuis des années, je vois ce titre passer dans les articles de blog et les critiques sont dithyrambiques. Pourtant, j’ai toujours hésité à le lire, et j’ai réalisé récemment que je n’aimais pas le jeu de mot dans le titre (assassin synthétique). D’accord, c’était idiot, parce qu’une fois passé ce « problème » personnel, j’ai découvert une histoire passionnante au point de m’être enchaîné la lecture de toute la série.
Le contraste entre la vision mathématique et purement logique du personnage principal et son besoin d’humanisation est ce qui émeut en premier ; lorsqu’on prend du recul, on se rend compte que cela nous aide à porter un regard différent sur la condition humaine. Et puis : des combats réglés en millisecondes ! Des interactions hilarantes ! Tout un univers !

Projet Dernière Chance de Andy Weir

J’ai beaucoup aimé Seul sur Mars, du même auteur. On reste dans le domaine de la science-fiction avec cette histoire, avec un problème inverse : cette fois l’humanité est menacée. Au final, ce qui m’a le plus intéressé est l’histoire de la rencontre avec une forme de vie intelligente radicalement différente, et de pourtant passer outre ces problématiques pour arriver à communiquer et travailler avec elle, dans un objectif commun. Et comment faire quand celui d’en face ne porte pas d’yeux, vit dans une atmosphère de méthane et dans un corps qui ressemble à un énorme coquillage ?
C’est de la hard SF, avec des explications scientifiques détaillées (un peu comme dans son premier succès) qui tiennent la route, mais qui servent le récit.


Il fallait choisir, parmi les dizaines que j’ai lus dans l’année, quelques livres que je recommanderai. Bien sûr, vous pouvez avoir une tout autre sélection. Faites comme moi : partagez votre liste, que ce soit dans un blog ou en répondant à cet article si vous êtes abonné (si vous ne l’êtes pas : c’est gratuit et cela vous permet, en plus de recevoir une nouvelle policière et la possibilité de laisser des commentaires sur ces articles).

Et puis, si des livres vous ont émus ou bouleversés dans l’année passée, relisez-les.

J'écris quand même.

J'écris quand même.

Depuis l’automne dernier, je travaille à l’écriture, la réalisation et la production de « Duo de plumes », notre podcast littéraire co-animé avec Catherine Rolland. Évidemment, c’est beaucoup de boulot ; organisation des séances d’enregistrement, préparation du matériel, promotion, montage des épisodes… Heureusement que nous sommes deux !

Mais c’est super, j’apprends beaucoup et je m’éclate à créer ces contenus.

Depuis janvier, date officielle de démarrage, nous avons déjà publié trois épisodes, disponibles sur toutes les plateformes de podcast et sur YouTube.

Maintenant, je dis que c’est super, mais c’est aussi un affreux consommateur de temps. Depuis le début de cette aventure, je dois trouver et « compresser » du temps pour continuer à écrire (en plus de cette activité), l’écriture étant pour moi mon cœur de métier.

Et puis en plus, il y a le day job — ou les day jobs. Janvier, c’est un mois de rentrée dans le centre de formation où je travaille. Avec l’accueil des nouveaux étudiants, le démarrage de gros projets et la préparation de toute une série de cours (qu’il faut ensuite donner), je n’ai pas besoin de chercher à m’occuper. Je travaille aussi pour une autre structure en plein développement de son offre de formation en ligne — quatre e-learnings à monter, développer et produire (et c’est très intéressant). Et je travaille sur un nouveau thriller, tout en m’appliquant aux dernières corrections du second tome de Timeskippers, et en écrivant Dans les marges, la newsletter mensuelle pour mes lecteurs (vous n’êtes pas encore inscrit ? Cliquez sur le bouton bleu !)

Avec tout le côté day job et la production du podcast, on peut dire que j’ai un problème d’activité (de suractivité, peut-être) et j’arrive à la fin de mes journées bien fatigué.

Oui, c’est moi qui l’ai voulu, et c’est cool ! Mais c’est là pour moi où est le danger. Lorsque je me mettais devant mon clavier pour écrire mon prochain roman, les mots qui venaient me semblaient alors stupides, sans valeur. Dans cet état, j’avais l’impression d’écrire de la m*, l’impression que cela ne valait pas le coup.

Souvent, cela me faisait abandonner, et je pouvais délaisser mon histoire pendant plusieurs jours, jusqu’au week-end. Et ce premier jet n’avançait pas.

Pourtant, depuis quelques semaines, cela n’arrive plus.

Voici ce qui a changé : j’écris quand même.

Ce que j’ai compris, c’est que ma perception de ce que j’écris et plus en rapport avec mon état de fatigue qu’avec la qualité réelle du texte.

Or, la qualité de mon travail d’écriture n’a aucune relation avec le sentiment que j’en ai au moment de l’écriture. Je peux avoir passé une mauvaise journée, être démotivé et produire un bon texte, tout comme je peux sortir d’une nuit de neuf heures de sommeil par une belle journée ensoleillée et écrire un passage mauvais.

Ma propre perception de la qualité du texte que je produis est en rapport avec tout sauf le texte. Si j’ai l’impression d’avoir écrit une suite de phrases sans intérêt, c’est plus en rapport avec mon manque de sommeil, les conflits dans ma vie ou mon niveau de sucre dans le sang qu’avec mon texte.

Réaliser cela est libérateur, parce que cela change tout : je peux m’asseoir à mon clavier, sortir de mon imagination les bons mots, et s’ils ne viennent pas, écrire tout de même un texte que je peux percevoir comme « mauvais » alors qu’il peut être « potable » ou même « bon », et que quoi qu’il en soit, je peux toujours faire des changements après.

La collision des idées

La collision des idées

Début des années 2000. Je suis un fan de la série TV Stargate SG-1. Durant la troisième saison, SG-1 doit affronter des robots arachnides construits de petites briques programmées pour se répliquer seules et évoluer à chaque itération. Ils consomment l’énergie et les matières premières qu’ils attaquent pour se développer, « dévorant » tout ce qui les entoure. Évidemment, leurs créateurs en perdent le contrôle et ces machines engloutissent des civilisations entières. Ce concept de robots qui s’améliorent pour leur survie après chaque génération, un peu comme l’évolution Darwinienne, m’intéresse beaucoup ; je la note dans un carnet.
2003 : Un article attire mon attention : Emerging Consciousness as a Result of Complex-Dynamical Interaction Process. L’idée qu’une forme de conscience pourrait émerger d’interactions complexes entre de petites unités est séduisante ; je la note dans un carnet.

Six ans plus tard, je suis en plein développement de mon premier roman. Parmi les concepts au cœur de l’intrigue, un système de programmes autoréplicants qui évoluent en ne gardant que les générations qui « progressent » après l’introduction de variations aléatoires dans leur code.
Ce concept est le résultat direct de la collision de deux idées notées des années plus tôt dans un carnet.

La plus petite idée peut être utile

Ce mix et remix, mélange d’idées à priori différentes et qui donne naissance à une nouvelle idée originale, je l’appelle la « collision » des idées. On en a d’ailleurs discuté, avec ma camarade de podcast Catherine Rolland, dans l’épisode 2 de Duo de plumes.
Depuis des années je collectionne les saynètes, idées, et bribes de conversations ; j’ai tendance à noter tout ce qui m’interpelle, me surprend, me plait ou déplait, car je ne sais jamais ce qui sera utile.

Conséquence immédiate: j’ai toujours sur moi un carnet A6 dans lequel je recueille ces idées et extraits de vie au milieu des listes de courses et des approximations de coins de tables. Je varie les marques et les modèles (ces derniers temps, ma préférence est pour les Leuchtturm1917, en trame à points), mais sous une forme ou une autre, j’en glisse toujours un dans ma poche, avec un bon stylo.
Quand ces carnets sont remplis, j’en commence un nouveau, et ainsi de suite. Il m’arrive d’en utiliser deux par année, d’autres pourront me durer des dizaines de mois en fonction de ce qui attise ma curiosité ; au fil des ans, ils s’accumulent dans mon bureau.

L’accélérateur de particules

L’astuce, c’est de relire de temps en temps ces pages à la recherche de ces notes. Pour m’alléger l’esprit, j’ai programmé une tâche récurrente dans mon calendrier tous les trois mois.
C’est simple de les retrouver ces passages en feuilletant les carnets puisque je laisse un petit symbole ressemblant vaguement à une ampoule dans la marge. Et c’est aussi assez fun, car relire ce qui entoure ces idées dans le temps, c’est comme un témoignage de ce qui me préoccupait au moment de la captation, ce qui peut remettre du contexte et raviver des souvenirs.

Le reste se passe dans la tête. Au bout d’un temps, certaines de ces idées peuvent entrer en collision, et il se produit ce qui pourrait arriver à l’intérieur d’un accélérateur de particules : lorsqu’un électron percute à haute vitesse un proton, une nouvelle particule est créée.
Ces idées qui se rentrent dedans, se bousculent et s’entremêlent en forment de nouvelles, des chimères qui sont plus intéressantes encore.

Si le résultat titille mes neurones, je note le produit de ces collisions comme une nouvelle idée ou un nouveau concept. Pour la plupart, cela en reste là, parfois durant des années. Elles peuvent aussi être combinées à nouveau, et ainsi de suite. Mais d’autres finissent par donner naissance à un roman ou à y occuper une place prépondérante.

Pour moi, cela fonctionne bien. Le secret est de noter tout ce qui attire mon attention, quel que soit le domaine (de fait: plus les sources sont variées, mieux c’est), de relire ces carnets régulièrement et de laisser mon subconscient mélanger et faire des connexions, malaxer cette matière comme on le ferait pour préparer une pâte à pain.

Ce concept de collision des idées rejoint la thèse derrière le documentaire Everything is a remix de Kirby Ferguson, et c’est aussi ce que vous avez sûrement lu quelque part : tout a déjà été raconté, écrit, mais pas par vous. Il en résulte que les nouvelles idées sont forcément issues du mélange (remix) d’idées plus anciennes.

J’utilise cette « méthode » depuis des années et c’est de là que sont sorties les idées les plus intéressantes pour mes romans.
Et si c’est une « méthode », elle est simple. Pour ne rien rater, noter toutes les idées, même celles qui ne semblent pas pertinentes sur le moment (le tri se fait par après, comme s’il opérait en tâche de fond dans mon cerveau), et les relire régulièrement.

C’est réjouissant, et cela explique pourquoi je ne suis jamais à court d’idées ; ce qui crée les nouvelles idées pour mes romans vient… d’idées plus anciennes remixées. Une sorte de mouvement perpétuel qui nourrit mes histoires et mes romans.

Structurer son récit : the foolscap method

J’imagine que tous les écrivains ont une boite à outils qui leur est personnelle. Comme moi, ils la constituent en voyant ce que font les autres et comment ils travaillent, en prenant des “morceaux de méthode” chez l’un rabouté avec un autre morceau chez l’autre, et surtout en se confrontant à la réalité, devant son propre clavier.

J’ai découvert aussi que j’étais dans la catégorie plotter, de ceux qui ont besoin d’une structure – dans mon cas, détaillée – pour commencer à écrire. Cette structure me sert aussi lorsque je m’attelle à retravailler mon texte.

L’édition de mon texte n’était pas mon point fort.

L’un des points de friction de mon écriture reste l’édition, et pour être plus précis, la correction de mon premier jet, et pour être encore plus précis, la première phase de cette correction : je relis mon histoire avec mon chapeau d’éditeur, et je ne fais attention qu’à la structure et l’arc narratif associé.

Parfois, en faisant cette première relecture, j’ai un doute (OK: souvent). L’histoire est là telle que je l’ai imaginée, dans les grandes lignes. Tout ce que je voulais raconter est présent, et pourtant, il manque quelque chose. Un petit bidule difficile à saisir, impossible de mettre le doigt dessus en criant Eureka !

Tout semble là, et pourtant, cela ne fonctionne pas.

Malgré un plan minutieux où je crois avoir pensé à tout, il est très difficile d’identifier le problème assez précisémment pour pouvoir le corriger. C’est frustrant, parfois j’abandonnais un manuscrit dans un fond de tiroir (un fond de dossier, en fait, mais vous voyez l’image).

Entre en scène la méthode foolscap

Le foolscap, c’est un format de papier US, ce papier jaune ligné, un peu plus allongé et plus fin qu’une feuille A4. Je suis sûr que vous en avez vu dans les films américains. D’après Steven Pressfield, auteur américain qui fut l’un des premiers à parler de cette méthode, c’est la longueur idéale de papier pour coucher le plan d’un roman.

Pas besoin de plus.

Comment ça marche ?

Il s’agit de reprendre son histoire avec assez de recul, depuis une altitude très élevée.

Le premier tiers de la feuille est votre premier acte. Le second, le deuxième acte et le troisième, le dernier acte. On ne peut utiliser que l’espace autorisé par la feuille.

Il faut écrire de la manière la plus simple possible le « Et si? » au début du Premier Acte. Par exemple, pour un policier, ce serait la découverte d’un corps.

Ensuite, à la toute fin de la feuille, il faut écrire le climax du roman (ou de l’histoire, cela peut s’appliquer à n’importe quel format).

Quand vous avez le point de départ et le climax de votre histoire, vous n’avez plus qu’à remplir le reste.

Simple. Simpliste ?

Vu comme cela, c’est un peu simple. Et cela ne m’aide pas à vraiment trouver le problème dans mon histoire. Tout juste à commencer la planification.

Mais à partir de là, Shawn Coyne, un éditeur américain ayant roulé sa bosse chez les big five pendant plus de vingt ans, a élaboré une méthode qui permet justement de détecter ce petit truc qui ne fonctionne pas dans mon histoire. N’est-ce pas génial ?

Il a amélioré la grille pour en faire cette fameuse méthode, en extrapolant ce dont une histoire a besoin pour fonctionner, à savoir l’unité de base, la brique élémentaire utilisable à tous les niveaux, un peu à l’image des fractales.

Cette brique est composée de 5 éléments :

  • Inciting Incident – incident de départ (traduction très aproximative, j’en conviens). C’est l’événement qui va changer le cours de la vie de votre personnage principal ; il y a un avant et un après.
  • Complication – progressive, les choses se compliquent pour le protagoniste
  • Crisis – la crise. On peut résumer cela au « meilleur mauvais choix possible »
  • Climax – le climax ou la réalisation de ce choix
  • Résolution – le fruit / les conséquences

Et l’on retrouve cette brique élémentaire de partout: au niveau d’une scène, d’un chapitre, d’un acte (et c’est là qu’on rejoint la foolscap.)

Trouver ce qui ne va pas

Remplir la foolscap est assez facile. La feuille contient une première partie permettant de bien définir votre histoire en écrivant le genre et les valeurs en jeu, aussi bien au niveau externe (l’action) qu’interne (le développement de votre personnage principal).

En fonction du genre choisi, il y a des scènes obligatoires, celles qu’on va trouver dans toutes les (bonnes) histoires du genre, et donc attendues par le lecteur. Le point de vue général y est aussi défini (3ème personne par exemple), l’objet de désir du personnage, et enfin l’idée générale / le thème de l’histoire.

Voilà pour l’histoire globale. Définir clairement ces points peut paraître futile, mais de là découlent bien des choix de l’histoire à raconter. Ainsi, on peut se rendre compte qu’on a oublié une scène obligatoire du genre, ou que l’évolution de notre personnage n’est pas claire. Le petit truc qui manque, ce peut être cela.

La suite de la grille se décompose sur les trois actes, que Shawn appelle hook (l’accroche), build (la construction), et payoff (la récompense du héros et donc / ou du lecteur). Chaque acte est composé des briques élémentaires décrites, et doit faire avancer votre narration soit vers le positif, soit vers le négatif.

Utiliser la grille pour décrypter votre texte permet une lecture à haute altitude, et permet de jauger de l’équilibre global de votre arc narratif, que ce soit en termes d’action ou de progression du personnage. C’est ce qui peut vous faire mettre le doigt sur le petit truc qui manque à votre histoire.

Pour comprendre avec un exemple, Shawn Coyne décrypte pour nous le Silence des agneaux de Thomas Harris. Vous pouvez  trouver la fiche remplie ici, c’est assez instructif :

Ainsi, il devient plus facile, avec cette vue aérienne de l’histoire, de détecter ce qui ne va pas, ce qu’il faudra équilibrer, déplacer…

De mon côté, j’ai pu appliquer cette méthode à divers moment de l’écriture de mon récit, ce qui m’a permis de déplacer des scènes pour équilibrer les “montées” et “descentes” en tension. J’ai aussi mieux cerné les besoins de l’un de mes personnages, et la résolution de ce point était ce qui rendait bancale toute l’histoire.

Je ne peux que vous encourager à essayer cette méthode, pour sa simplicité de mise en oeuvre et aussi parce qu’elle vous permet de prendre assez de recul pour réfléchir sérieusement au texte et au développement narratif dans son ensemble.

Aller plus loin

  • Pour ceux que l’anglais ne rebutent pas, il y a maintenant un podcast, créé par Tim Grahl, autour de la méthode foolscap story grid. Très instructif, avec des exemples et des explications autour du concept.
  • Le site de Shawn Coyne, rempli de détails et d’exemples, toujours en anglais
  • Le livre The Story Grid du même auteur, qui développe encore plus les outils développés à partir de cette idée.

💡Article revu et corrigé en 2023.

D'où viennent les personnages de fiction ?

D'où viennent les personnages de fiction ?

Ces idées sont une transcription maladroite de celles de Cory Doctorow, invité du célèbre podcast  Writing Excuses. Au passage, ce podcast mérite votre attention si vous vous débrouillez en anglais. Il regorge d’expériences et d’idées, est d’un format court (c’est l’un des concepts : il dure moins de quinze minutes), et il est très instructif.

La question de base que s’est posée Cory Doctorow est plus précisément : pourquoi éprouvons-nous des sentiments pour les personnages de fiction ?

Partons d’un simple constat : dans un livre, rien n’est réel, et pourtant nous sommes investis émotionnellement dans des choses dont nous savons qu’elles ne sont pas réelles.

Nous lisons ces histoires à propos de personnes imaginaires à qui il arrive les choses les plus terribles et dont nous savons qu’elles ne sont pas réelles, et nous avons cette réponse de notre système limbique : nous pleurons, nous rions, notre fréquence cardiaque augmente.

Quand on y pense, le plus tragique des moments dans la plus mélodramatique des histoires ne devrait pas avoir plus de conséquences que la plus anodine des anecdotes à propos de votre petit-déjeuner de ce matin. Alors que se passe-t-il ?

De ce constat, Cory Doctorow élabore une théorie : notre façon d’essayer de comprendre les autres personnes est d’essayer de les modéliser.

Ces modèles nous permettent de ressentir de l’empathie. Nous n’imaginons pas directement ce que quelqu’un peut ressentir, mais nous prenons notre modèle de cette personne et nous imaginons ce qui pourrait « coller » à ce modèle. Par exemple, si vous tombez et vous vous cassez la jambe, j’imagine mon modèle de vous tomber et se casser la jambe et ressentir cette douleur et c’est de là que vient l’empathie que je peux ressentir pour vous à ce moment-là.

L’idée est donc que notre cerveau ne fait pas de distinction littérale entre les personnes imaginaires et les personnes réelles.

Si notre cerveau ne distingue pas les personnes imaginaires des personnes réelles, il y a certainement de bonnes raisons : nous devons être capables de modéliser certaines personnes dont nous ne sommes pas sûrs qu’elles sont réelles, ou d’autres qui ne sont pas parmi nous (que ferait-elle si cette personne était là ?) ou bien encore décédées.

Tout cela peut vouloir dire que nous ne faisons pas de réelle distinction dans notre cerveau entre les personnes réelles et les personnes fabriquées.

Quelles conséquences sur notre façon d’écrire ?

Au début, c’est un peu comme si on jouait à la poupée ; on imagine des situations (« Hey, salut ! Comment ça va ? » « Et bien pas mal, et toi ? »). On avance dans l’écriture et le modèle de nos personnages commence à prendre du corps, et donc, on commence à mieux connaitre nos personnages.

La façon dont votre cerveau vous trompe est intimement liée au fait que vous aimez la fiction.

À partir de là, un lien se fait entre les parties du cerveau qui ne parlent pas entre elles habituellement :

  • vous écrivez les mots
  • vos yeux voient ces mots et ils sont poussés dans votre subconscient comme autant de données sur vos personnages
  • la partie du cerveau qui construit les modèles y ajoute ces données
  • ensuite, lorsque vous questionnez votre subconscient sur ce que cette personne (fictive) ferait, votre cerveau fait une sorte de combinaison entre « demander au modèle » et « jouer à la poupée ».

Cette expérience d’écriture se fait de plus en plus en faveur du modèle (au fur et à mesure que le cerveau y ajoute des choses) en avançant dans l’écriture, jusqu’au point où vos personnages ont leur « propre vie » : vous vous rendez compte en écrivant quelque chose que ce n’est pas du tout comme cela qu’ils réagiraient.

Une grosse part du job d’un écrivain est de prendre un modèle dans sa tête et de le mettre dans celle du lecteur.

Ce concept m’a remué et me fait repenser à la façon dont je perçois mes personnages. Quand on referme un livre, on a toujours accès au modèle des personnages dont on a suivi les aventures, par exemple. Cela explique comment on peut être bouleversé par une histoire fictive, même des années après, parce qu’au fond, c’est vraiment comme si cette histoire était réelle.

C’est une vision des choses que je trouve géniale.

Doctorow élargit cette idée au monde qui nous entoure. Selon lui, cette manière d’appréhender les personnes peut expliquer une partie des stéréotypes et du racisme. Vous avez des modèles incomplets et vous les questionnez avec une certaine fainéantise (le modèle est incomplet et on ignore ce fait) : si vous n’êtes pas assez critique avec les retours que vous fait votre subconscient, vous pouvez facilement revenir avec ces clichés et stéréotypes à propos des autres.

Cette idée m’a permis de mieux comprendre pourquoi ce qu’on écrit fonctionne, et comment on peut manipuler l’histoire pour provoquer certaines réponses dans le cerveau du lecteur ; pour son plus grand plaisir (et celui de l’auteur).

Elle m’a aussi conforté dans la conviction de la puissance des mots, et de la littérature en général.

Si vous souhaitez en savoir plus, allez  écouter directement le podcast Writing Excuses.